Jennis Li Cheng Tien : Open Studio au Centre d’art Le LAIT

Le travail de Jennis Li Cheng Tien s’apparente à celui d’un archéologue, explorant le paysage à la recherche des origines ; à celui d’un artisan, expérimentant les différents états de transformation de la matière ; à celui d’un enquêteur, se nourrissant de documentation, cherchant des témoignages attestant d’une réalité propre à son terrain d’études.

Jennis Li Cheng Tien est une artiste qui transpose ses observations et expérimentations pour proposer une vision personnelle et poétique du territoire, du paysage et/ou de la ville qu’elle place au cœur de son travail, faisant valoir à chaque fois sa spécificité.

Au travers de ses propositions plastiques, et ce travail de « translation », c’est l’histoire de l’homme, dans ce qu’il a de plus singulier, qui est décryptée.

À Albi, Jennis a glané des fragments de limon dans les sous-sols des Moulins Albigeois, restes d’une inondation survenue en novembre 2014. Cette terre, qui parvient du Rougier de Camarès, a parcouru quelques dizaines de kilomètres avant de se figer dans les Moulins. Elle constitue déjà une forme de « territoire déplacé ».

Son intérêt pour cette terre rouge l’a ensuite porté vers l’architecture locale et ses briques, réalisées à partir de cette même terre. Encore une matière déplacée ici et transformée.

Son souci d’une documentation juste, l’a mené jusqu’à Henry Ser, architecte à Albi.

IMG_0995_web

IMG_1174_web

Le processus de travail qu’elle engage est identique : déplacements de matière (fragments de limon) et transformations (traitement pictural et expérimentations diverses).

L’acte de peindre les fragments leur donne un aspect précieux, tels des extraits de fouilles archéologiques, débris de poterie ou céramique, qui auraient eux-mêmes déjà vécu…

IMG_1156_web

IMG_1204_web

IMG_1194_web

IMG_1199_web

à la recherche d’histoires individuelles et collectives, Jennis a d’abord rencontré l’écrivain Brigitte Coppin, auteur d’un livre d’histoires médiévales et riveraine du Tarn. Elle a ensuite sollicité le voisinage des Moulins Albigeois, ceux-là mêmes qui subissent aléatoirement les outrages de la rivière Tarn, et leur demandé de faire don de récits et de contenants en verre blanc : verres, plats, vases … Métaphores des habitations et des histoires individuelles, ces contenants sont rassemblés aux Moulins sur une table qui fait face à la rivière.

IMG_1105_web

Pour l’Open Studio qu’elle conçoit au Centre d’art Le LAIT, Jennis présente sur une étagère quelques uns de ses fragments peints, comme autant de trésors archéologiques ; les contenants donnés par les habitants sont remplis d’eau et elle y dépose délicatement ses fragments. La terre se désagrège dans l’eau ; l’eau se trouble dans un premier temps ; puis un dépôt se forme progressivement.

À la surface de l’eau ne reste que la « peau » de peinture, empreinte de la matière transformée, autre forme de mémoire ici créée. Au fond du récipient, le limon se remet en mouvement, dissolu, informe. Figé suite à un événement extraordinaire, rendu visible pour un court laps de temps, il retourne à son état initial, informe, insaisissable.

IMG_1177_web

IMG_1179_web

IMG_1181_web

Plus loin, sur un bord de fenêtre donnant sur la rivière, Jennis a placé un écran plat diffusant un plan fixe de la rivière, rouge et rugissante. Le contraste de couleurs est saisissant les jours où la rivière reprend sa couleur vert d’eau, nous rappelant combien tout est toujours changeant. L’écran est installé au milieu de limon que l’artiste a émietté, filtré jusqu’à obtenir une poudre, douce et lisse au toucher, évoquant les épices ou les pigments, autre matériau noble et précieux…

IMG_1134_web

Le processus de travail de Jennis, très rationnel et relationnel, documenté et protéiforme, est aussi important que le résultat qui fait la synthèse de ces différents aspects. De la rencontre de ces différents éléments naît une proposition métaphorique, poétique et singulière, à l’image de chaque lieu étudié. Son travail n’a rien de mécanique si ce n’est qu’elle introduit toujours les éléments naturels sous une forme ou une autre (lumière, eau…) et reproduit à chaque fois cette démarche plurielle archéologie/artisanat/documentation/art. Et chaque nouvelle œuvre est un nouveau départ.

Les productions artistiques de Jennis, parce que protéiformes, peuvent rendre a priori difficile l’approche de son travail dans son ensemble. Mais sous cette apparente disparité des formes, se cache une pratique finement construite, sensible et ultra-contemporaine.

L’open Studio reste visible aux Moulins Albigeois jusqu’au 4 avril.

Deixa un comentari

L'adreça electrònica no es publicarà. Els camps necessaris estan marcats amb *